dimanche 24 mars 2013

Le vitrail en Champagne méridionale (4) : la verrière du Miracle des Billettes dans l'église Saint-Nicolas de Troyes (1563)

Verrière du miracle des Billette
Eglise Saint-Nicolas de Troyes
1563

La verrière du miracle des Billettes ou de la Sainte Hostie
dans l'église Saint-Nicolas de Troyes (1563)

  La verrière du miracle des Billettes à Saint-Nicolas de Troyes se détache à plus d'un titre de la série que l'on retrouve à travers la Champagne méridionale (voir : Le miracle des Billettes ou de la Sainte Hostie dans les vitraux de Champagne méridionale) :

- Elle fut posée en 1563, tandis que les autres le furent au cours des années 1540.

- Elle adopte un style très différent, d'esprit beaucoup plus Renaissance.

   Dans cette verrière, le décor de la Légende nous fait quitter le Paris du XIIIe siècle, ou plutôt du XVIe siècle, pour nous projeter dans un environnement antique, romain, avec des accents orientaux pour ce qui concerne la boutique de Jonathas, une tente au-devant de laquelle il tient son activité d'usure. Habillé à la mode turque, ce n'est pas seulement  le juif qui est identifié mais tout ennemi de la Foi.

  Si cette verrière n'entre plus dans le contexte d'une lutte purement dogmatique contre les préceptes de la religion protestante alors en pleine expansion dans la région dans les années 1540, s'opposant à la nature du pain et du vin que leur donne les catholiques après leur consécration à la messe, précédant et accompagnant les débats du Concile de Trente qui se tenaient alors, elle est posée à une période bien particulière, à la fin de la première guerre de religion qui secoua la région :
- Le 1er mars 1562, l'Est de la Champagne est frappé par le massacre de Wassy qui marque le début des Guerres de religion (voir : 1er mars 1562 : le massacre de Wassy).
- En avril, c'est la ville Sens, à l'ouest de la Champagne, qui est touchée par ces massacres.
- Le 24 août 1562, selon les chroniqueurs, au moins 130 protestants pour la plupart troyens sont massacrés à Bar-sur-Seine. Troyes y a participé activement en finançant l'expédition, et en y envoyant son artillerie et ses soldats.

  Haute de 5,65 m et large de 3 m, cette verrière est une grisaille pâle rehaussée de jaune d'argent. Elle est composée de 3 lancettes à 3 registres et un tympan à deux oculi et 3 écoinçons. La lecture du vitrail est beaucoup plus complexe que le dit Danièle Minois dans sa notice dans Les vitraux de Troyes, XIIe-XVIIe siècle[1]. Des restaurations et des ajouts en ont sans doute bouleversé l’ordre. J'en donnerai une lecture un peu différente.

  Voici le plan de lecture que je propose :




La question des donateurs

  Danielle Minois, dans sa notice, suivant celle du Corpus Vitrearum[2], donne pour donateur les familles Le Tartier, Marisy et Mauroy. 

  Les armoiries des Mauroy et Le Tartier figurent dans le registre inférieur, ou premier registre, de la lancette centrale, lui-même coupé en deux scènes.


Verrière du Miracle des Billettes
Eglise Saint-Nicolas de Troyes
Panneau central du registre inférieur (1)

 Dans la partie inférieure du panneau, deux donatrices sont représentées de façon traditionnelle, priant agenouillées, avec entre elles une enfant. Celle de droite peut être identifiée grâce à des armoiries : mi-parti les armes de la famille de Mauroy (d'azur au chevron d'or accompagné de trois couronnes ducale de même) et de la famille Le Tartier (de gueules, à un besant d'or ; au chef d'or, chargé de 3 molettes d'éperon de sable). 
 Une date figure au-dessus de ce panneau : MDCCCCII (1902).

 Charles Fichot donne une description différente de ce panneau, publiée en 1900 dans sa Statistique monumentale, avant la restauration de la verrière [3].  A la place de la donatrice de gauche, il y voit un donateur agenouillé devant son prie-Dieu, portant un blason associant les armes de la famille Le Tartier et de la famille Marisy (Parti, au I, de gueules au besant d'or, au chef d'or chargé de trois molettes d'éperon de sable ; au II, d'azur à six macles d'or posées 3, 2, 1). Derrière le donateur se tiendrait la donatrice  agenouillée devant son prie-Dieu chargé des armes des Le Tartier et Mauroy. Entre les deux se tiendrait leur fille.
   
  Les priantes sont tournées vers la gauche.

  Cette partie du panneau paraît bien antérieur à la verrière ; de toute évidence il s'agit d'un rajout.


Partie inférieure du panneau central du premier registre (1).
Verrière du Miracle des Billettes, église Saint-Nicolas de Troyes
 La partie supérieure de ce panneau représenterait la vocation religieuse d’une jeune femme. Accompagnée par sa mère, en arrière, et suivie de quatre autres jeunes filles (Charles Fichot, en 1900, n'en voyait que deux), toutes les jeunes filles tenant un cierge allumé, elle se présente au Christ sous le regard d’une religieuse, la supérieure de l’établissement religieux ?
  Sur une petite table à trois pieds couverte d'une nappe blanche, placée devant Jésus Christ, sont posés des fragments de chaînes d'or et bijoux qu'il montre du doigt : la scène semble signifier le renoncement de la jeune fille aux parures et vanités pour se consacrer au Christ.
 En arrière, sur une colonne, pend un écu aux armes modifiées de la famille des Le Tartier (au chef un château a remplacé les trois molettes d'éperon). Placé ainsi, en arrière, il montrerait le renoncement de la fille à son nom et à sa famille.
  Charles Fichot [3] décrit encore une bordure encadrant ce panneau ornée de médaillons avec une tête de chevalier, une tête de noble dame et un casque de profil à la visière levée qu'il interprète comme symbolisant la famille noble à laquelle la jeune fille appartenait. Cette bordure a disparu.

  De part son style, cette partie du panneau s'apparente beaucoup à la verrière, cependant sa dimension et son intégration à l'ensemble paraît manquer de cohérence. Un sérieux doute subsiste quant à savoir si cette partie du panneau appartient à la verrière d'origine ou non.


Partie supérieure du panneau central du premier registre (1).
Verrière du Miracle des Billettes, église Saint-Nicolas de Troyes.
  
  Ces deux parties du panneau central du registre inférieur semblent bien être des rajouts, tout au moins la partie inférieure qui n'appartient pas au vitrail d'origine. De par leur taille ou leur style et leur composition, elles sont incohérentes au reste du vitrail.

 Faut-il en déduire que les donateurs représentés, les familles Le Tartier, Mauroy et Marisy, ne sont pas les donateurs de cette verrière mais que ces panneaux ont été ajoutés lors d'une restauration pour combler une lacune, un panneau manquant ? Charles Fichot évoque qu'il aurait pu s'agir d'un "magnifique ostensoir porté par deux anges et contenant la sainte hostie".  

 D'autres donateurs apparaissent dans cette verrière, de par et d'autre de ce panneau, à droite (2) et à gauche (3) du premier registre (ou registre inférieur). Leur intégration et leur cohérence dans cette verrière ne laisse aucun doute : ils apparaissent bien comme les véritables donateurs.


Panneau droit du premier registre (2)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  Le donateur est agenouillé devant un prie-Dieu sur lequel repose un livre. Sur ce prie-dieu figurent des armoiries : d'azur au coq d'or. La famille ayant des armoiries s'approchant au plus près de celles-ci est celle des Boucherat ou Le Boucherat, bien qu'ici le coq ressemble plutôt à une poule se levant de son nid.


Détail des armoiries.
 Le donateur est présenté par deux personnages : saint Jean-Baptiste, présentant un livre et ayant à ses pieds l'agneau pascal, et saint Nicolas, avec à ses pieds le traditionnel baquet dans lequel se trouvent les trois enfants.
 Devant le donateur, au-dessus du prie-Dieu, sur une sorte d'écu accroché à la colonne quadrangulaire est représentée la Vierge sur un croissant.
En bas du panneau se lit une légende en latin que n'avait pas relevé Charles Fichot "Pro nobis pia mater mortis in hora".


Panneau gauche du registre inférieur (3)
Verrière du Miracle des Billettes de Saint-Nicolas de Troyes
  La donatrice représentée en priante n'est pas identifiée par ses armoiries. Elle est âgée et porte la coiffe traditionnelle des dames de la bourgeoisie de cette époque, le chaperon à bavolet. Elle est présentée elle aussi par deux personnages : une sainte, un diadème d'or en tête,  qui porte au-dessus de la donatrice un petit crucifix d'or et un saint évêque portant un livre au bras gauche sur lequel on lit un nom : S. FLEVRANT (Charles Fichot y lit S.FLEVRANTIN). Le vitrail a subit des restaurations ; Charles Fichot décrit l'évêque assis sur un trône décoré d'un énorme griffon doré, ce qui est incohérent avec la manière dont on représentait les saints qui accompagnaient debout les donateurs ; c'était sans aucun doute une mauvaise restauration précédente. 

  Devant la donatrice, sur le pilastre, est représenté un bas relief : le Calvaire, Jésus sur la Croix avec à droite la Vierge et à gauche saint Jean.


S.FLEURANT
Détail du panneau  gauche du registre inférieur.
  Au dessous du panneau se lit une autre légende en latin "Post mortem queso sis michi vitasalus" que Charles Fichot traduit par "Après ma mort, soyez, je vous en conjure, ma vie et mon salut."
 
 Ainsi, en examinant au plus près le registre inférieur de cette verrière, on peut en déduire qu'il est fort peu probable que ce soit des membres des familles Le Tartier et Mauroy ou  Marisy qui l'aient offert, mais plutôt celle des Le Boucherat.

Le Miracle des Billettes

 Chaque panneau de l'histoire se divise en deux scènes, jouant sur la perspective et la profondeur de champ.

Panneau 4, arrière plan


Détail du panneau gauche du registre central
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
    La femme de la paroisse de saint Médéric est tiraillée entre sa bonne et mauvaise conscience, représentées par un ange et un démon. 

Panneau 4


Le panneau (4) dans son ensemble
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  Le femme est dans la boutique du juif usurier de la rue des Billettes, Jonathas. Elle conclut le marché sacrilège : qu'il lui rende la robe qu'elle lui avait apporté en gage afin de la revêtir pour les fêtes de Pâques, en échange de l'hostie qu'elle recevrait à la messe prochaine ; en prime, il lui donnerait quelque écus que l'on voit alignés sur son comptoir.

Panneau 5


Panneau central du deuxième registre (en 5)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 Danielle Minois, suivant encore le Corpus Vitrearum, et comme Charles Fichot, voit dans ce panneau la célébration de la messe de Pâques au cours de laquelle l'hostie est consacrée.
  Cependant, en regardant plus attentivement la scène représentée, il paraît évident que cette scène sort du contexte de l'histoire du miracle des Billettes. Le personnage de droite portant un chapeau de cardinal nous met sur la voie : il porte une tiare papale, ce qu'avait remarqué Charles Fichot. Ainsi, le personnage agenouillé au centre de la scène est un pape. Il élève l'hostie, sur laquelle est imprimé un Christ en croix entre les silhouettes de Marie et de Jean ; au-dessus s'élève le Christ porté par deux anges surmonté de Dieu le père, rayonnant dans le ciel.
  Autour du pape se distinguent debout deux cardinaux et quatre évêques, et deux clercs en dalmatique et agenouillés


  La place d'une telle messe de Pâques, célébrée solennellement par le pape entouré de prélats, semble incohérente dans cette verrière, mais replacée dans le contexte troyen, une signification paraît évidente. Il semblerait que soit représentée ici la messe de l'institution de la Fête Dieu, célébrée par le pape troyen Urbain IV le 8 septembre 1264 à Orvieto, en présence d'une assemblée de prélats de l'Eglise (voir Le Vitrail en Champagne méridionale (3) ; le miracle des Billettes dans le vitrail champenois). 

  A noter, à droite de l'autel, derrière l'évêque, on aperçoit le visage d'un personnage moustachu qui ressemble fort à Jonathas. Qu'a voulu ici signifier l'auteur ou le commanditaire de la verrière ? Sa présence dans cette scène paraît énigmatique et bien symbolique, car il est difficile de penser que l'on accepte un juif dans le chœur d'une église, qui plus est dans un moment aussi solennel et sacré.

Panneau 6


Panneau droit du second registre (6)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  La scène principale montre la communion de la femme. En arrière-plan, au-dessus, nous la voyons en train de dissimuler dans sa robe l'hostie.


Détail du panneau droit du second registre (6)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Panneau 7


Panneau central du 3e registre (7)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 La femme apporte l'hostie à Jonathas qui, d'une main, lui remet quatre pièces d'or et de l'autre tient un couteau duquel il transperce l'hostie ; du sang jaillit de celle-ci. Derrière lui, son épouse semble terrifiée, levant les main en l'air. Au bas, deux enfants dans la rue voient la scène ; celui de droite lève lui-aussi les bras au ciel. S'agit-il des enfants du Juif ?

 En arrière-plan, figurent deux scènes de la profanation de l'hostie par Jonathas : l'hostie transpercée par une lance et l'hostie mise à bouillir dans un chaudron s'élevant au-dessus de l'eau bouillante, imprimée d'un Christ en croix accompagné des silhouettes de Marie et de Jean, un Christ en croix s'élève au-dessus de l'hostie, indiquant encore la présence réelle du christ en l'hostie.


Détail du panneau central du 3e registre (7)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Panneau 8


Panneau droit du 3e registre (8)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 Tandis que Jonathas et sa femme discutent, assis, Jonathas tenant des deux mains sa bourse pleine de pièces d'or et ne prêtent plus attention à l'hostie, une femme nommée Martine, subtilise l'hostie du chaudron.

Panneau 9


Panneau gauche du 3e registre (9)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
    Martine remet à l'évêque de Paris l'hostie qu'elle a sauvé du chaudron, en présence du curé de Saint-Jean-en-Grève. En arrière-plan, deux gardes se sont emparés de Jonathas.


Détail du panneau droit du 3e registre (8)
L'arrestation de Jonathan
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes

Panneau 10 (oculus gauche du tympan)

Tympan : oculus gauche (10)
La condamnation de Jonathan par l'évêque de Paris
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  L'évêque de Paris a jugé Jonathas et l'a condamné au bûcher. Deux gardes s'emparent de lui et le conduisent hors du tribunal.


Panneau 11 (oculus droit du tympan)

Tympan : oculus droit (11)
Jonathan, sur un chariot de feu, est mené au supplice
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Écoinçons : têtes d'angelots

Conclusion

 En plaçant la messe de l'institution de la Fête Dieu par le pape troyen Urbain IV au centre du vitrail, le concepteur du programme de la verrière donne tout son sens à celle-ci. Elle vient réaffirmer le dogme catholique de la transsubstantiation, commémoré par la Fête Dieu, une des plus combattue par les protestants d'alors, et "démontré" par des miracles tels que celui des Billettes dont les épisodes de la légende encadrent celui de la messe de l'institution de la Fête Dieu, fête fondée en 1264 par le pape troyen Urbain IV dans un contexte de lutte contre les hérésies et en particulier celle des Cathares.

 Cette légende est d'autant plus pédagogique qu'elle dénonce ceux qui contestent la présence réelle du corps du Christ dans le pain (au XIIIe siècle le Juif Jonathas, au XVIe siècle les protestants) et qu'elle désigne leur sort, leur condamnation par les hommes et par Dieu, le bûcher étant la préfiguration des flammes de l'Enfer.



 Cette verrière, placée au lendemain des massacres qui ont touché la Champagne ou ses marges en 1562, semble consacrer le triomphe du catholicisme et de ses dogmes fondamentaux sur ceux qui les contestent.



 Il est à noter que la famille Le Boucherat fut cruellement divisée au cours des ces guerres de religion et tout particulièrement au cours de ce début des années 1560. Au lendemain du massacre de Bar-sur-Seine, en 1563, Claude Le Boucherat, élu en l'Election de Troyes, fut désigné comme suspect par le Parlement de Paris, accusé d'appartenir à la religion réformée et d'en être l'un des conseillers. Un mandat de prise de corps fut lancé contre lui.

 Dans le même temps, la famille comptait des religieux influents dont Nicolas, religieux à l'abbaye du Reclus, puis abbé de Cîteaux, docteur en Théologie de la Faculté de Paris et député au concile de Trente en qualité de Procureur-Général de son Ordre.
 Une raison de plus pour voir dans des membres de la famille Le Boucherat les donateurs de cette verrière, avec pour saint protecteur Nicolas ?

  

[1] Guides Arcantes, Champagne-Ardenne, Langres, Éditions Dominique Guéniot, 2012, p.119.
[2] Les Vitraux de Champagne-Ardenne. Corpus vitrearum. Paris, CNRS, 1992, p.260.
[3] Charles Fichot, Statistique monumentale du Département de l'Aube. Troyes, ses monuments civils et religieux, tome IV, Paris-Troyes, 1900, p.495-496.

samedi 29 décembre 2012

Le Vitrail en Champagne méridionale (3) ; le miracle des Billettes dans le vitrail champenois*.

Eglise de Bar-sur-Seine
Vitrail du miracle des Billettes
(vers 1542)
* Ce message est en partie le résumé d’un article publié dans La vie en Champagne, « Le miracle de la Sainte Hostie dans les vitraux de Champagne », n° 25, janvier-mars 2001, p.31-40. Il est extrait d'une communication « Les vitraux en Champagne méridionale, une source d’Histoire » donnée le 13 octobre 2001 à une table ronde sur les sources d’Histoire en Champagne-Ardenne tenue à Ay, organisée par le Centre d’Études Champenoises, Université de Reims-Champagne-Ardenne, et d'une conférence donnée le 11 mars 2002 à l'Université Paris IV - Sorbonne, au séminaire d'Histoire moderne du Professeur Yves-Marie Bercé.


Le miracle des Billettes ou de la Sainte Hostie dans les vitraux de Champagne méridionale

Notre région conserve aujourd'hui un certain nombre de vitraux représentant le miracle de la Sainte Hostie ou des Billettes. Ce thème est relativement rare en France dans le vitrail ; il paraît exceptionnel de trouver encore au début du XXe siècle sept vitraux de ce miracle dans l'actuel département de l'Aube ; trois cependant ont aujourd'hui disparu ou sont dans un état très fragmentaire. De plus, leur homogénéité dans le temps est tout à fait remarquable, six de ceux-ci peuvent être datés du deuxième quart du XVIe siècle : à Longpré-le-Sec, la verrière aurait été réalisée entre 1540 et 1545 ; à Riceys-Bas nous pouvons trouver la date de 1549 ; à Bar-sur-Seine, il ne serait pas abusif de la dater du début des années 1540 ; les deux vitraux de la chapelle où il est placé sont datés de 1542. Seul celui du Saint-Nicolas de Troyes est plus tardif, posé en 1563.
Tous ces vitraux illustrent un même récit, plus ou moins développé, en fonction de la taille de la baie et des contingences matérielles auxquelles a dû se plier le verrier. Il est d’ailleurs remarquable que des verrières de Champagne méridionale soient entièrement consacrées à ce miracle des Billettes, contrairement aux autres que l’on trouve en France, où elles ne représentent que quelques scènes ; à Châlons-en-Champagne, dans l'église Saint-Alpin, le miracle des Billettes ne compose pas un sujet indépendant mais est inséré dans un programme, très intéressant au demeurant, consacré à l'Eucharistie.


Eglise de Riceys-Bas
Vitrail du miracle des Billettes
La communion
(1549)
 Un miracle parisien

Le thème développé dans ces vitraux s'inspire d'un miracle qui aurait eu lieu à Paris en 1290, sous le règne de Philippe IV le Bel.  Alexis Socard[1] nous en a laissé le récit détaillé.

Un Juif, nommé Jonathan, usurier dans la rue des Billettes, avait prêté trente sols parisis à une pauvre femme de la paroisse de Saint Médéric qui lui avait laissé ses habits en gage. Proche de la fête de Pâques, la femme supplia le Juif de lui rendre ses habits, les seuls convenables qui lui restaient pour célébrer honorablement la fête. Jonathan les lui remit mais à condition qu'elle lui rapportât l'Hostie. Le jour de Pâques, la pauvre femme parvint à subtiliser l'Hostie qu'elle aurait dû consommer et l'amena au juif usurier qui lui remit une somme d'argent. Ce dernier s'acharna sur l'Hostie, la perça de coups de canif, la planta d'un clou avec un marteau, la flagella. Il la jeta alors au feu mais elle en sortit sans lésions, en voletant dans la chambre. Ensuite, le Juif chercha en vain à la découper avec un gros couteau de cuisine. Il la mit dans les latrines et la transperça d'un coup de lance. À chaque nouvelle torture, un ruisseau de sang coulait des plaies. Enfin il jeta l'Hostie dans un chaudron d'eau bouillante, l'eau se teinta de sang. L'Hostie s'éleva au-dessus du chaudron, surmonté d'un crucifix dans une mandorle rayonnante. L’image du Christ s’imprima sur le Pain sacré. Une femme, nommée Martine, passant par là, parvint à subtiliser l'Hostie au Juif et la remit au curé de sa paroisse de Saint-Jean-de-Grève. Le fils du Jonathan dénonça à des catholiques les méfaits de son père. Ce dernier fut conduit en prison, fit confession de ses actes et fut condamné à être brûlé vif. L'évêque baptisa sa femme et ses enfants. Sa maison fut rasée et on érigea une chapelle sur ses ruines, donnée aux Pères de l'hôpital Notre-Dame du diocèse au Châlons-en-Champagne[2].
L’histoire se passe au cours des fêtes de Pâques, commémorant la résurrection de Jésus Christ après qu’il ait subit la Passion. Le personnage mis en scène dans la légende est un topique, un Juif usurier. Jonathan, par les différents actes de profanation sur l’Hostie, réitère les outrages faits par ses ancêtres à Jésus-Christ. Pendant tout le XIIIe siècle s’était développée une dévotion particulière à la Passion du Christ. L’essor de cette dévotion se faisait simultanément avec la diffusion de l’image du peuple Juif déicide.


Eglise de Bar-sur-Seine
Vitrail du miracle des Billettes
Scène de profanation de l'hostie
(vers 1542)
Les vitraux dans leur contexte

Les vitraux de Champagne méridionale du miracle de la Sainte Hostie seraient tous réalisés dans la même décennie, les années 1540, hormis celui de Saint-Nicolas de Troyes. À cette date, le Juif identifie le Huguenot. Les chroniques de Nicolas Pithou sont ici essentielles pour comprendre l'attitude des protestants à l'égard du Saint-Sacrement. Nicolas Pithou fait entrer à Troyes les prémices de la réforme calvinienne en 1539, avec l'arrivée de Nicole Stiltere[3] qui avait obtenu une place de régent dans un collège troyen. Il faut cependant attendre 1550, dans un contexte général d'expansion du calvinisme en France, pour que Nicolas Pithou mentionne les premières réactions de protestants à l'égard de l'Hostie : refus de se prosterner au passage d'un prêtre portant l'Hostie à un malade, refus de se confesser et de recevoir le « Corpus Domini (qu'ilz appellent)[4] » en extrême onction, refus de reconnaître le Saint-Sacrement et la Fête Dieu ou Fête du Saint-Sacrement. L'idée que se font les calvinistes de l'Hostie est contenue dans une réplique faite au cours d'un dialogue, que Nicolas Pithou place en 1556, entre un moine Jacopin nommé André Maheu et son neveu Blaise Chantefoin qui désirait instruire son oncle de la nouvelle religion : « voyez donc (replica Chantefoin) quelle offence vous avez commise en cet endroict par le passé, monstrant et elevant de vos propres mains tant de foys que vous avez faict, un morceau de paste, cuit entre deux fers, que faulcement vous appelez Dieu, le faisant adorer au pauvre et simple peuple pour tel. Combien d'idolâtries exécrables avez-vous faict commettre ? [5] ». Nicolas Pithou ne cherche pas à développer des théories religieuses pour justifier le refus des calvinistes à reconnaître le Saint-Sacrement. Son propos est simple. La démonstration théologique est faite par Calvin qui, en 1536, a publié en latin sa première version de l'Institution chrétienne. Alors qu'il est à Strasbourg, où il organise la paroisse protestante, il rédige vers 1540 le Petit traité de la sainte Cène dans lequel il s'efforce de définir une doctrine concernant la présence réelle du Christ dans l'Hostie, question qui divisait aussi les protestants[6]. Pour Calvin, le pain et le vin ne deviennent à aucun moment le corps et le sang du Christ. Mais ils sont les moyens par lesquels le fidèle communie réellement avec la substance du Christ, c'est à dire la spiritualité et les dons, la force et les vertus. Ainsi, au cours de la Cène, le pain restait pain ; l'adoration d'un simple morceau de pain n'était qu'idolâtrie. Il est à remarquer que même si les mentions de Nicolas Pithou sont postérieures à la réalisation des vitraux du miracle des Billettes, le développement de la doctrine de Calvin ainsi que les progrès de l'Église réformée dans le royaume de France leur sont contemporains.
Cependant comment expliquer le développement spécifique de ce thème dans les vitraux de cette région d'influence troyenne ? Les profanations d’Hostie y avaient-elles été plus nombreuses ? La seule mention dans les archives de l'officialité à cette époque est une souillure par maladresse. En 1537, messire Pierre (le nom est laissé en blanc), prêtre à Bouy-sur-Orvin, donnant un jour la Communion à plusieurs habitants, avait posé les hosties sur une simple patène. Tandis qu’il présentait la Communion à une femme, celle-ci souffla si fort qu'une hostie tomba de la patène. Il fut désormais demandé au prêtre de mettre ses hosties dans un calice plus profond. Il eut cinq sols d'amendes[7]. En consultant des mémoires ou journaux de contemporains, les profanations sont tout aussi rares. Un cas, de quelques années postérieures à la réalisation de l'ensemble des verrières du miracle des Billettes, a marqué les Troyens. Le vol d’une coupe pleine d’Hosties, en 1551.
Le vitrail de l’église de Saint-Nicolas de Troyes est posé en 1563, soit une année après les violences qui secouèrent la région : persécutions des protestants à Troyes, massacre de Wassy (1er mars 1562), massacre de Sens (7 avril 1562) et massacre de Bar-sur-Seine (24 août 1562). Il répond là encore à un contexte particulier.
Ainsi travers du juif profanateur de l’Hostie, sans qu’il n’y ait eu dans la région d’outrage notable analogue à ceux représentées dans les vitraux, les calvinistes étaient clairement identifiés. Leur refus de la conception catholique trouvait ici une réplique sans appel.


Eglise de Riceys-Bas
Vitrail du miracle des Billettes
Scène de profanation de l'hostie
(1549)
La réponse catholique.

La réponse catholique à la conception calvinienne de l'Hostie se fait par l'intermédiaire des confréries et en particulier des confréries du Saint-Sacrement. La plus active et peut-être la plus ancienne de toutes est celle de Saint-Urbain. Certains auteurs la font remonter à l'époque d’Urbain IV. Tout au moins est-elle attestée dès 1350 ; l'évêque Jean d'Auxois concède des Indulgences à la confrérie[8]. En 1533, la confrérie du Saint-Sacrement de l'Autel, en l'église collégiale de Saint-Urbain de Troyes, semble se revigorer. Elle se réorganise et tient chaque année un registre de ses membres et de ses actions pieuses[9]. Les confrères passent de 107 en 1533 à 159 en 1545, soit une hausse de 48 % en douze ans, époque des grands débuts de la religion protestante. Tandis que la nature de l’Hostie est contestée, la confrérie de Saint-Urbain est là pour réaffirmer la conception catholique et rappeler que la fête du Saint-Sacrement fut fondée par le pape troyen Urbain IV[10].
À Bar-Sur-Seine, la confrérie du Saint-Sacrement serait aussi très ancienne. Dans les archives de la fabrique de l'église Saint-Etienne apparaît une copie de lettres patentes accordées en 1337 à une chapelle en l'honneur de Dieu, de la Vierge Marie et du Saint-Sacrement. Un parchemin original de 1400 confirme l'ancienneté de la confrérie du Saint-Sacrement[11].
D'autres confréries peuvent aussi intervenir. Jacques de Brienne, fils de Guillaume marguillier de Saint-Jean de Troyes, est reçu à la confrérie de la Sainte Croy des arquebusiers le 2 septembre 1539. Il note dans son journal : « Le 4 septembre feust joué le jeux de la Ste Hostie où lieu où l'on avoit joué li la vengeance et li jeux St Loup, ... Et ledict jeux ne duré que deux dimanches[12] ». Ainsi la controverse à propos de l’Hostie trouvait sa place dans les grands spectacles de rue, les mystères, adaptés à l’édification de la population.
Dans le même temps, en 1541, est annoncée l'ouverture du Concile de Trente. Cette ouverture se fait officiellement le 13 décembre 1545. La question de la Présence divine dans l'Hostie est débattue lors de la XIIIe session en 1551. Face à la pluralité des doctrines protestantes, le concile réaffirme la thèse catholique de la transsubstantiation, la piété et les manifestations du culte rendu au Saint-Sacrement. L'action des confréries ou de pieux particuliers avait donc précédé et accompagné la grande réforme tridentine. Si les confréries n'étaient pas directement les donatrices des vitraux du miracle des Billettes, elles avaient sans aucun doute su inspirer la piété individuelle ou familiale en ce domaine. Les choix des scènes représentées montrent bien cette volonté d’édifier le peuple et d’émouvoir son esprit. Le vitrail annonçait également le sort réservé aux profanateurs et sacrilèges, sort qu'avait subi le Juif. Le vitrail était tout à fait adapté à une pédagogie destinée à la population la plus humble et la moins cultivée. Le contexte incitait à une telle démarche tandis que de part et d'autre s'affirmaient ou se consolidaient les doctrines concernant l'Hostie, dans ces années 1540. Les catholiques avaient choisi un mode d’expression combattu par les huguenots : l’image, celle du vitrail, transcendée par la lumière de Dieu.


Eglise de Longpré-le-Sec
Vitrail du miracle des billettes
Le juif conduit à son suplice
(vers 1540-1545)
Pourquoi un tel succès dans cette région sous influence troyenne ?

Ici, le rôle des chanoines de Saint-Urbain et de la confrérie du Saint-Sacrement de l'Autel de la collégiale, relayés par les autres confréries et la piété des particuliers, paraît essentiel. Troyes, ville natale du pape Urbain IV, témoin de miracles concernant l’Hostie et fondateur de la Fête-Dieu, ne pouvait que défendre par de multiples actions - processions, mystères, vitraux - l'œuvre de son enfant, au moment où elle était sans doute le plus attaquée et remise en cause.
Ainsi, une étude précise d’un vitrail et du contexte dans lequel il a été réalisé peut nous permettre de saisir des mentalités et des enjeux, et de comprendre les réactions d’une partie de la société face à une remise en cause de ses convictions. Ici, la dévotion locale a devancé la redéfinition théologique. Il apparaît que le Concile de Trente répond à une réelle attente, elle s’exprime dans notre cas au travers du vitrail.
La pose du vitrail dans l’église de Saint-Nicolas de Troyes, en 1563, un an après le massacre de protestants dans la région, réaffirme aux yeux de tous les fidèles à la fois le dogme de la transsubstantiation et le sort réservé à ceux qui le remettrait en cause.



[1] A. Socard, auteur de l’article « Un mot sur quelques verrières de l'église de Bar-Sur-Seine et en particulier sur la grisaille de l'Hostie miraculeuse » (dans Annuaire de l'Aube, 1866, p.93-102.), a tiré l'histoire d'un imprimé de Jacques de Breul, Théâtre des Antiquités de Paris imprimé à Paris chez Frédéric Morel en 1604. Ce dernier était extrait d'un manuscrit qui était conservé à cette époque en l'église Saint-Jean-en-Grève, paroisse de la rue des Billettes. Parmi les différentes versions du miracle, c’est celle qui s’approche le plus de l’histoire représentée dans nos vitraux. Pour un autre récit, voir : Sources d’Histoire médiévale, IXe - milieu du XIVe siècle, sous la direction de Ghislain Brunel et Elisabeth Lalou, coll. « textes essentiels », Paris, Larousse, 1992, p. 680-681, et le plus récent travail de Camille Salatko Petryszcze : http://www.sites.univ-rennes2.fr/celam/cetm/Edition%20Hostie/ostie.html.
[2] Faut-il voir réellement ici une des raisons du relatif succès de cette légende dans les vitraux champenois ? C'est ce que suggère l'auteur de la notice du Corpus Vitraerum, à la suite de l'article de Françoise Perrot et Léon Pressouyre; dans « Les vitraux de l’église Saint-Alpin de Châlons », dans Congrès Archéologique de France, 135e session, 1977, Champagne, Paris, 1980, p. 325.
[3] Nicolas Pithou, Ibid., tome I, PUR, 1998, p.54-55.
[4] Ibid., p.135.
[5] Ibid., P.170.
[6] Jean Delumeau, Naissance et affirmation de la Réforme, coll. Nouvelle Clio, PUF, Paris, 1991 (6e édition), p.112-135.
[7] AD Aube, G 4197, f°56 r°.
[8] Abbé O.F.Jossier, op.cit., p.50.
[9] AD Aube, 10 G 757 *, bis, ter et quater.
[10] En 1525, le chanoine Claude de Lirey fait réaliser à ses frais une série de tapisseries en haute lisse représentant plusieurs traits de la vie de saint Urbain (Albert Babeau « Saint-Urbain de Troyes », dans Annuaire de l'Aube, 1891, 2e partie, p. 27.). S’agit-il de la tapisserie qui se trouvait encore dans le chœur de Saint Urbain au XVIIIe et qu’a décrit Courtalon (cité par Souplet Maxime, op.cit., p.29) ?
[11] AD Aube, 62 G 5.
[12] BN, Coll.  Champagne, vol. 61, Troyes XVI, f° 89 v°.  Le 17 août 1542, Jacques de Brienne est reçu compagnon de la sote bande. Au travers de ces deux confréries, Jacques de Brienne participe à l'organisation de mystères, spectacles théâtraux représentés lors de fêtes religieuses ou encore lors de l'Entrée du roi le 9 mai 1548.

lundi 9 avril 2012

Le Vitrail en Champagne méridionale (2) ; des techniques de décor et des couleurs chargées de sens*.

Verrière de Passion (vers 1490)
Eglise sainte-Madeleine de Troyes 

*Ce message est extrait d'une communication « Les vitraux en Champagne méridionale, une source d’Histoire » donnée le 13 octobre 2001 à une table ronde sur les sources d’Histoire en Champagne-Ardenne tenue à Ay, organisée par le Centre d’Études Champenoises, Université de Reims-Champagne-Ardenne, et d'une conférence donnée le 11 mars 2002 à l'Université Paris IV - Sorbonne, au séminaire d'Histoire moderne du Professeur Yves-Marie Bercé.


  L'église Sainte-Madeleine de Troyes conserve des vitraux exceptionnels. La verrière de la Passion du Christ, datable des premières années 1490, est remarquable par le fait qu'elle utilise des types de verre alors rares sinon uniques à Troyes aux XVe et XVIe siècles : verre éclaboussé et verre vénitien (il semblerait qu'il n'y ait qu'un seul autre exemple d'utilisation de verre vénitien, à la cathédrale de Troyes).
 Cette fin de XVe et ce début de XVIe siècle voient le règne du verre coloré, aux couleurs chaudes et intenses, de tradition médiévale, avant qu’il ne soit supplanté par l'utilisation de la grisaille rehaussée de jaune d'argent, à partir des années 1540. 
  Peut-on considérer cette utilisation de la couleur et de verres spécifiques comme uniquement esthétiques ? Cette place des couleurs est importante et sans aucun doute, comme nous le démontrent les travaux de Michel Pastoureau dans d’autres domaines, elles avaient une signification bien précise dans leur utilisation et combinaison tant dans l’héraldique que dans la vie quotidienne. En était-il de même pour le vitrail ? 

"La Flagellation", verrière de la Passion
Eglise Sainte-Madeleine de Troyes
 Dans la scène de la Flagellation, des pièces de verre vénitien à filets rouges et jaunes sur fond incolore ont été utilisées, ainsi que des pièces de verre marbré (vert à marbrures rouges pour la colonne à laquelle est attaché le Christ) et du verre peint au pochoir pour le fond bleu, représentant des rinceaux à effet damassé.
 Dans cette scène de la Flagellation, le verre vénitien aux filets orne des parties de vêtement de trois de ses quatre bourreaux : la coiffe de l’un, le haut du vêtement d’un deuxième et le bas d’un troisième.

"Ecce Homo", verrière de la Passion
Eglise Sainte-Madeleine de Troyes







  
   Dans la scène de la présentation du Christ à Pilate par Caïphe, le verrier a utilisé à nouveau du verre vénitien mais cette fois aux rayures irrégulières rouges et jaunes sur fond incolore pour la robe du grand prêtre Caïphe. Du verre éclaboussé de rouge sur fond incolore, pour représenter les meurtrissures et plaies du Christ, présenté à Pilate, ce dernier portant une robe entièrement rouge, tandis que le manteau de dérision du Christ est bleu. Le fond est vert ; certaines pièces avec des marbrures rouges.

"Le Couronnement d'épines", verrière de la Passion
Eglise Saint-Madeleine de Troyes

Le verre vénitien est encore utilisé pour la réalisation de la tunique d'un des bourreaux qui plantent à l'aide de bâtons la couronne d'épines sur le tête du Christ.
  
 Pourquoi l’utilisation de ces techniques ? 

 Si l’éclaboussé de rouge est utilisé pour que les flétrissures du Christ paraissent plus réalistes et par conséquent plus édifiantes, le rayé identifie clairement certains personnages : trois des quatre bourreaux flagellant le Christ, un des trois bourreaux qui couronnent le Christ et le Grand Prêtre Caïphe. 
 Michel Pastoureau a démontré dans son ouvrage L’étoffe du diable, une histoire des rayures et des tissus rayés, que la rayure avait au Moyen Age une signification péjorative, voire une connotation infamante, un usage existant dès avant l’An Mil [1] dans l’enluminure ou la peinture murale, et trouvant son aboutissement à la fin du Moyen Age dans la société. La rayure distinguait des personnes en marge ou en dehors de l’ordre social, parmi lesquelles les bourreaux et les Juifs. Ainsi, dans notre cas, l’utilisation du verre vénitien est une illustration parfaite de cette volonté de marquer du sceau de l’infamie le Grand Prêtre Juif et ses acolytes, tortionnaires du Christ.

 Dans l'iconographie du Moyen-âge et de cette époque, on pouvait également identifier les Juifs par des éléments caractéristiques, comme le port de coiffes pointues, visibles sur certains panneaux de cette verrière (le Christ battu et humilié ; dans celui-ci, son visage est voilé alors qu'un de ses tortionnaires lui crache au visage).

"Le Christ frappé et humilié", Verrière de la Passion
Eglise Sainte-Madeleine de Troyes
 Par extension, une interprétation peut être donnée aux couleurs utilisées dans ces scènes. Dans la Flagellation, le quatrième bourreau du Christ ne comporte aucune rayure ostensible, sinon de légers filets  rouges sur les manches jaunes. Les couleurs dominantes qui identifient ce personnage sont le vert et le rouge ; vert pour le haut des vêtements et rouge pour le bas. Le vert se retrouve dans le bas du bourreau à gauche tandis que le rouge dans le haut du vêtement de celui qui se place à l’arrière plan. Ainsi, dans leur association avec les rayures, le vert et le rouge prennent une connotation déshonorante. Leur coexistence dans un même personnage, en couleurs dominantes, et dans une même scène ne tient-elle pas de cette intention d’avilissement, tout en faisant varier les associations afin d’éviter le ton sur ton ou le rayé sur rayé ? Par ailleurs, le vert et surtout le rouge sont aussi des couleurs prescrites à certaines catégories d’exclus dont les condamnés, les non-chrétiens... Couleurs voyantes, « elles fonctionnent comme des signaux indiquant une transgression sociale » [2].
 Il faut noter aussi que le manteau de dérision du Christ, sensé être pourpre, ou rouge, selon saint Jean, est bleu dans notre verrière, alors que le manteau de Ponce Pilate est entièrement rouge, couleur de l'autorité impériale mais aussi couleur de l'infamie dans le cas présent ?

 Ainsi les techniques de coloration utilisées et les combinaisons de couleurs ont une fonction symbolique et répondent à un code connu à l’époque. De ce fait elles sont chargées de sens.

  Cependant sont-elles la volonté du donateur ou de l’artiste, ou encore de l'autorité ecclésiastique dont dépendait l'église ? 
  D'où provenaient ces pièces de verre rares à Troyes ? 
 Comment leur utilisation et la mise en oeuvre des combinaisons de couleurs ont pues être décidées entre artiste,  autorité religieuse et donateur, d’autant que la place de ce dernier devient importante dans le vitrail ? Ici, le donateur, Nicolas Le Muet et son épouse Catherine Boucherat occupent avec leurs enfants et leurs saints protecteur tout le registre inférieur de la verrière.

Nicolas Le Muet et son fils, présentés par saint Nicolas
Verrière de la Passion,  église Sainte-Madeleine de Troyes

Catherine Boucherat et ses filles, présentées par sainte Catherine
Verrière de la Passion,  église Sainte-Madeleine de Troyes 
 Une étude plus approfondie de la couleur et de ses associations dans le vitrail mériterait de voir le jour.




[1] Librairie du XXe siècle, Seuil, Paris, 1991, p. 31.
[2] Michel Pastoureau, « L’Église et la couleur des origines à la Réforme », Bibliothèque de l’École des Chartes, 1989, p.228.
Voir aussi Danielle Minois, Le vitrail à Troyes : les chantiers et les hommes (1480-1560), Corpus Vitrearum, - PUPS, 2005, p.158-160.