samedi 10 mars 2018

La Champagne aux XIVe et XVe siècles : une province frontière à l’épreuve des fléaux de Dieu

Avec le partage de Verdun, en 863, la Champagne devint une frontière du royaume face à l’Empire. Dès cette époque, des chroniqueurs, parmi lesquels Prudence de Troyes, estimaient que les limites du royaume se confondaient avec le cours de la Meuse[1]. Un puissant comté allait se constituer depuis Troyes, étendant son influence par les nombreuses châtellenies que les comtes possédaient et les liens vassaliques qu’ils avaient su tisser, sur une vaste étendue située à l’Est du domaine royal. Cependant cet ensemble territorial restait incomplet. Les comtes n’étaient pas parvenus pas à intégrer les puissantes principautés religieuses de Reims, Châlons-en-Champagne et Langres, trois des six pairies ecclésiastiques du royaume, véritables citadelles spirituelles qui le protégeaient sur ses marges Nord et Est.
Les comtes, alliés aux rois de France par des liens matrimoniaux, pairs laïques, assuraient la défense du royaume sur ses marges orientales. Ce rôle stratégique se trouva renforcé lorsque que le comté passa dans le domaine royal, par le mariage, en 1284, de la dernière héritière des comtes de Champagne, Jeanne de Navarre, avec le dauphin Philippe, appelé à devenir roi de France sous le nom de Philippe IV le Bel[2].

Dès le début du XIVe siècle, la Champagne fut durement touchée par les « Fléaux de Dieu », famines, épidémies et guerres l’éprouvèrent considérablement, auxquels il faut ajouter les crises économiques et sociales.
Les Foires de Champagne étaient entrées en déclin et allaient disparaître au cours de ces deux siècles. Les flux commerciaux avaient changé. À la fin du XIIIe siècle, une liaison maritime fut créée depuis les ports italiens, attestée dès 1277 de façon régulière à partir de Gênes jusqu’aux ports de la Manche et de la Mer du Nord. Dans le même temps, une liaison terrestre se développait. Le poids de plus en plus important des villes de la Hanse en Baltique, en relation avec la Pologne et la Russie, allait décaler l’axe majeur européen terrestre vers l’Est. La construction du pont sur la Reuss au col du Saint-Gothard, en 1237, ouvrait une nouvelle voie depuis l’Italie qui favorisait « l’isthme allemand » aux dépends des routes passant par la Champagne. Enfin le passage par le col du Brenner allait relier directement Venise aux villes allemandes alors en pleine expansion. La route de Champagne était fortement concurrencée. L’activité textile des villes telles que Châlons, Reims ou Provins, qui avaient trouvé dans les Foires un important débouché commercial[3], en subit des conséquences funestes. La crise due à des mutations dans les échanges européens fut aggravée par des circonstances plus locales touchant les villages du plat pays.

En effet, cette décadence économique coïncida avec d’autres malheurs des temps. Dès 1316, débutait une série de grandes disettes, liées à une succession de mauvaises récoltes et à une dégradation du climat, aggravées plus tard par les guerres et le passage des hommes d’armes qui ravageaient les terres. En 1348 la Peste Noire frappa avec violence une population affaiblie. Les épisodes contagieux, souvent véhiculés par les troupes, s’installaient de façon endémique, frappant la Champagne chaque décennie pendant deux siècles.
La Brie et les bailliages de Vitry et Chaumont venaient de connaître une jacquerie[4] lorsqu’en 1358 la guerre toucha réellement la région ; au lendemain du désastre de Poitiers, Charles le Mauvais, roi de Navarre et prétendant au comté de Champagne, y faisait entrer des troupes anglo-navarraises. Le roi lui opposa les compagnies d’un mercenaire lorrain, Brocard de Frénétrange[5].
À l’automne 1359, le roi d’Angleterre Edouard III débarqua en France et prit le chemin de la Champagne avec l’objectif de se faire sacrer à Reims. La ville lui résista[6]. En janvier, Edouard III leva le siège et prit la direction de Paris, parcourant et pillant la Champagne[7]. La province fut sous la coupe des bandes et les répits ne furent que de courte durée. La guerre reprit en 1369 ; de nouveau, la Champagne fut traversée par les grandes chevauchées  anglaises qui la dévastèrent : Robert Knolles, en 1370, Jean de Lancastre, en 1373 et Buckingham, dit encore Gloucester, fils du roi d’Angleterre en 1380[8].

Source : Histoire de la Champagne, sd Maurice Crubelier, Toulouse, 1975, p.183.

   Les années suivantes virent se mettre en place une puissance rivalisant avec le roi. Les Bourguignons avaient renforcé leur emprise sur la Champagne méridionale, faisant l’acquisition de droits dans les châtellenies de Villemaur, Chaource, Isle (-Aumont) et Bar-sur-Seine[9]. Les nécessités de la défense conduisirent le souverain Charles V à désigner en 1368 son frère Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, commandant militaire en chef. Cette autorité s’exerçait sur les cinq diocèses de Soissons, Laon, Reims, Châlons et Troyes. Les Bourguignons y renforçaient leur présence, présence d’autant plus utile qu’en 1384, à la mort de son beau-père le comte de Flandres, Philippe le Hardi hérita de ses possessions dont le comté de Rethel[10]. La Champagne, placée entre les États du Nord et le duché de Bourgogne, devenait une terre convoitée et son acquisition aurait permis de rattacher les biens du duc. Ce dernier pensait profiter de la rivalité franco-anglaise pour constituer un État souverain.


Les principales villes champenoises, parmi lesquelles Reims, Châlons, Troyes, Chaumont et Langres, se soumirent au duc de Bourgogne en 1417, permettant à Jean sans Peur de créer le gouvernement militaire de Champagne et de Brie[11]. Jusqu’alors écartelée par les multiples subdivisions administratives et religieuses, la province venait véritablement de naître, à la faveur de la guerre. La reine Isabeau vint résider à Troyes, devenue une véritable capitale pour le duc de Bourgogne. à la suite de l’assassinat du duc Jean sans Peur à Montereau, en 1419, son fils Philippe le Bon entreprit avec la reine Isabeau par un traité conclu à Troyes le 21 mai 1420, d’écarter le Dauphin de la couronne et de la remettre aux Anglais.

Venue des confins de la Champagne et de la Lorraine, Jeanne d’Arc allait conduire le Dauphin Charles au sacre à Reims. Troyes, après un moment de résistance s’ouvrit au Dauphin le 9 juillet 1429[12], Châlons quatre jours plus tard et Reims le 16 juillet ; le lendemain, le Dauphin était sacré. Le roi allait alors entreprendre l’achèvement de la reconquête de la Champagne. Avec le traité d’Arras, en 1435, Charles VII accordait au duc de Bourgogne le comté de Bar-sur-Seine en apanage. Licenciées, les bandes de mercenaires, au nom très significatif d’ « écorcheurs », se répandirent dans toute la région et la soumirent aux pillages. En 1441, Charles VII mena personnellement une campagne contre ceux-ci. Du mois de janvier au mois d’avril, le roi parcourut la Champagne à la poursuite de ces bandes. Alors qu’il se trouvait à Bar-sur-Aube, il extermina les compagnies ayant à leur tête le bâtard de Bourbon. Ce dernier fut condamné à mort. Enfermé dans un sac, il fut jeté dans l’Aube, ses lieutenants pendus ou décapités. Cependant, la question des écorcheurs ne fut réglée définitivement qu’en 1444, lorsque le Dauphin Louis partit en campagne pour le compte de l’Empereur en Suisse[13].

   Alors que la paix s’installait en Champagne septentrionale, comme dans le royaume, la partie méridionale de la province vit reprendre les hostilités entre le roi de France, Louis XI, et le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. En 1475, les royaux, avec l’aide des Troyens, prirent, pillèrent et incendièrent Bar-sur-Seine, aux mains des Bourguignons. De nouveau, la région fut dévastée[14]. Il fallut attendre la mort de Charles le Téméraire au siège de Nancy en 1477 pour que le calme revienne, bien que des menaces pesaient toujours de la part des héritiers du duc de Bourgogne. Marie de Bourgogne et son époux, Maximilien de Habsbourg, empereur du Saint-Empire romain germanique, n’avaient pas renoncé à l’héritage bourguignon[15].

   Il est difficile de quantifier de façon précise le désastre économique et la chute de la population, en particulier dans les campagnes ; les Français avaient inauguré au cours du XIVe siècle une nouvelle stratégie qui consistait à refuser le combat en plat pays et à se réfugier dans les villes closes. L’ennemi occupait et dévastait la campagne. Il en résulta de grandes pertes dans le potentiel économique des campagnes, affectant de ce fait l’activité des villes qui en dépendaient de façon très étroite. Au Nord de la Champagne, dans le Porcien, cinquante-quatre villages du diocèse de Reims avaient perdu entre 1300 et 1364 plus de 75 % de leur population. Cette saignée humaine semble durable. Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que certains de ces villages retrouvent les niveaux de 1300[16]. Dans la plaine crayeuse, dans le doyenné de Sézanne, de nombreux villages avaient été abandonnés[17]. Au Sud de la région, les domaines de l’abbaye de Clairvaux, auraient perdu deux tiers de leur population entre 1380 et 1430[18]. D’Abois de Jubainville a laissé une description très détaillée et précise de l’état désastreux du diocèse de Troyes au travers des comptes de l’évêque dans la première moitié du XVe siècle[19]. Vers 1419-1420, quatre villages et bourgs furent entièrement détruits dont Pont-sur-Seine et Méry-sur-Seine, sans compter au cours de cette période de la première moitié du XVe siècle les villages qui se vident et les terres dévastées. 

   Aux confins burgondo-champenois, le comté de Bar-sur-Seine, fut encore plus durablement éprouvé par les 130 années de guerre entrecoupées de trêves. Par trois fois, cette partie de la Champagne méridionale fut dévastée. Dès la fin du XIVe siècle, des villages avaient perdu 50 à 75 % de leurs feux[20]. Après les épidémies de peste de 1348 et surtout celle de 1360-61, et le passage des Grandes Compagnies, de nombreux champs furent abandonnés, des moulins et ponts détruits, et des maisons brûlées ; maintes vignes sont mentionnées « en désert[21] ». Quelques villages avaient même disparus, tels celui de Frisons « arce du feu des Anglais[22] ». La seule ville de Bar-sur-Seine fut réduite deux fois en cendres, après une mise à sac, en 1359 et en 1475. Les phases de trêve et de relative accalmie guerrière n’avaient pas permis de reconstruire et récupérer les niveaux d’avant-guerre. Les reconstructions tentées par le duc de Bourgogne dans ses terres de Champagne furent un échec ; la région de Chaource, Isle, Bar-sur-Seine et Jaucourt n’avait pas surmonté la crise, et tandis qu’à partir de 1450, comme dans de nombreuses autres régions, commençait une véritable reconstruction, la région replongeait en 1470 dans de nouvelles épreuves annihilant tous les efforts. Au lendemain de cette nouvelle épreuve, en 1477, la région avait perdu près de trois quarts de son potentiel économique[23]

   Ces crises successives débutant dès la fin du XIIIe siècle avec le déclin des Foires de Champagne, auquel se sont ajoutées les mauvaises récoltes, les disettes et famines, les épidémies et les guerres avaient laissé la Champagne méridionale en ruines… Or Troyes ne peut plus compter sur ses anciennes sources de revenus pour reconstruire, les Foires de Champagne. Venise au XVe puis Anvers au XVIe sont devenues les nouvelles capitales économiques du monde européen, privilégiant les échanges maritimes, échanges accélérés depuis que les Grandes Découvertes, débutées avec les Portugais au milieu du XVe siècle, ouvert de nouvelles voies sur l'Atlantique, échanges dont a bénéficié Anvers. Les principales routes terrestres du commerce continental se sont détournées de Troyes et de la Champagne méridionale. Dans le royaume, Lyon, sur le Rhône et la Saône, et au débouché des vallées alpines a largement supplanté les villes des Foires de Champagne.


Les routes essentielles du trafic anversois.
Source : Fernand Braudel, Le Temps du Monde, Civilisation matérielle, Economie et Capitalisme XVe-XVIIe siècle,
Paris, 1979.



[1] Histoire de la Champagne, sous la dir. de Maurice Crubelier, Toulouse, 1975, p.176.
[2] Michel Belotte, La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-Âge, du début du XIIIe siècle au milieu du XVIe siècle. Étude économique et sociale, thèse, université de Dijon, 1973, p.150.
[3] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe, Paris, 1979, p.90-94.
[4] Histoire de la Champagne, 1975, p.180
[5] Belotte, 2003, p.105
[6] Histoire de Reims, sous la direction de Pierre Desportes, 1983, p.156-157
[7] Histoire de la Champagne, 1975, p.182
[8] Histoire de Reims, 1975, p.157
[9] Belotte, 1973, p.154-155 ; Histoire de la Champagne, 1975, p.185
[10] Histoire de la Champagne, 1975, p.185
[11] Histoire de Reims, 1983,  p.165
[12] Histoire de Troyes, sous la direction de Françoise Bibolet, Troyes 1997, p. 91-97 ; Colette Beaune, Jeanne d’Arc, Paris,  2004, p. 233-245.
[13] Histoire de la Champagne, 1975, p.186-187
[14] Michel Belotte, Histoire de Bar-sur-Seine des origines à 1789, Dijon, 2003, p.123.
[15] Belotte, 2003, p.129
[16] Histoire de la Champagne, 1975, p.190.
[17] Ibid.
[18] Ibid.
[19] « Introduction », Inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1790 – Aube – Archives ecclésiastiques – Série G, Troyes, 1873, p. IV à LXVIII.
[20] Jully-sur-Sarce.
[21] Belotte (1973), p.106-107.
[22] Archives départementales de l’Aube, E. 85.
[23] Belotte (1973), p.233.

mercredi 1 novembre 2017

La chapelle de Toussaint, église Saint-Nicolas de Troyes


  À la suite du grand incendie de 1524, l’église Saint-Nicolas dut être rebâtie.

  Les travaux de reconstruction débutèrent en 1526 avec les chapelles du chevet : la chapelle Notre-Dame-de-Lorette au sud-est (1526-1530), suivie de la chapelle absidiale (1531) et enfin de celle de Toussaint au nord-est (1533-1535), tandis que s'élevaient parallèlement les chapelles Saint-Roc (côté chapelle Notre-Dame de Lorette) et Saint-Claude (côté chapelle de Toussaint).

Verrière des Béatitudes, chapelle de Toussaint
Troyes, église Saint-Nicolas
  C’est le sculpteur barséquanais Claude Bornot qui travailla à l’ornementation et au décor sculpté de la chapelle ; il n’en subsiste aujourd’hui que les clefs de voûtes, les socles et dais des statues, toute la statuaire ayant été déplacée et disparue. Le peintre « Petit Gérard », en avait fait l’ordonnancement. Le peintre Jacques Cochin peignit l’ornementation sculptée de la chapelle.

Chapelle de Toussaint, voûtes
Troyes, église Saint-Nicolas
Chapelle de Toussaint, ornementation sculptée
Troyes, église Saint-Nicolas
Chapelle de Toussaint, clef de voûte de Claude Bornot
Troyes, église Saint-Nicolas

  Le peintre « Petit Girard » dessina le modèle de la verrière des Béatitudes (baie 3) selon un projet sans doute conçut par le prêtre Jacques Frémin, qui rédigea les inscriptions figurant sur la verrière. Le vitrail réalisé par le maître verrier Jean Soudain fut posée en 1535. Les mécènes qui ont financé la réalisation sont identifiés par les armoiries se trouvant dans le trilobe de la lancette centrale : celles de la famille Le Tartier. 

Une verrière sur le même thème se trouve à Lhuître.

La verrière, haute de 5,30 m et large de 2,10 m est composée de trois lancettes trilobées à trois registres et d’un tympan  à trois soufflets et quatre écoinçons.

En haut de chaque panneau sont les inscriptions latines indiquant la béatitude illustrée par la scène du panneau et en-dessous se trouvent des vers en français, le tout composés par Jacques Frémin.

Registre inférieur :



-     - Panneau de gauche représentant un combat d’anges et de démons : « Bienheureux ceux qui sont doux »
-   - Panneau central représentant l’histoire de Joseph : « Bienheureux ceux qui font miséricorde »
-   - Panneau de droite représentant  les martyres de saint Etienne et saint Laurent : « Bienheureux ceux qui souffrent de la persécution pour la justice »

Deuxième registre : 



-      - Panneau de gauche, consacré à la vocation des apôtres : « Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté » 
        - Panneau de gauche consacré au martyre de sainte Agnès et le miracle de ses cheveux : « Bienheureux les cœurs purs »
-          - Panneau de droite, aussi consacré à sainte Agnès 
   
Registre supérieur :


  Les trois panneaux du registre supérieur viennent d’une autre verrière, consacrée à la vie de saint Roch et provenant sans doute de la chapelle placée au sud-est, édifiée aux mêmes dates : la chapelle Saint Roch (1533-1535) où se trouve aujourd’hui un arbre de Jessé (1534).

Tympan :


  Dans la tête de la lancette centrale se trouvent les armoiries de la famille Le Tartier.

 Au tympan, les deux soufflets du bas représentent l’âme de saint Roch présentée à Dieu le Père par des anges, l’Esprit Saint (sous la forme d’une colombe) et le buste du Christ dans le soufflet supérieur. 
  Dans les quatre écoinçons se trouvent des anges musiciens.

  La verrière de la baie 4 de l’église de Lhuître, complète et n'ayant sans doute pas souffert de déplacements ou recompositions, peut nous donner une idée des panneaux manquant à celle de Saint-Nicolas de Troyes ; les panneaux semblent en être des reproductions, attribuable aussi à Jean Soudain.
  La structure de la verrière, composée de deux lancettes trilobées à quatre registres, donne une organisation différente de la verrière. En tête de lancette se trouvent les armoiries de la famille troyenne d’Autruy et celle de Lorraine.

Registre inférieur :

-        - À gauche : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice » illustrée par saint Nicolas sauvant les trois soldats de la mise à mort
-        - À droite : «  Bienheureux ceux qui sont épris de paix », illustrée par saint Yves arbitrant un conflit

Deuxième registre :

-        - À gauche : « Bienheureux ceux qui souffrent de la persécution pour la justice », illustré par le martyr de saint Laurent et saint Etienne
-        - À Droite : « Bienheureux les cœurs purs » avec le martyre de sainte Agnès

Troisième registre :

-        - À gauche : « Bienheureux ceux qui font miséricorde » : illustré par  l’histoire de Joseph
-      - À droite : « Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté » illustré par la vocation des apôtres

Dernier registre :

-      - À gauche : « Bienheureux ceux qui sont doux », illustré par le combat des anges contre démons
-        - À droite : « Bienheureux ceux qui pleurent », illustré par la prédication de Jean-Baptiste et les plaintes de Jérémie

Ainsi, au regard des panneaux de l’église de Lhuître, nous pouvons deviner que les trois panneaux manquant à Saint-Nicolas de Troyes pourraient être les trois suivants :
-        - « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice » illustré par saint Nicolas sauvant les trois soldats de la mise à mort
-        - « Bienheureux ceux qui sont épris de paix », illustré par saint Yves arbitrant un conflit
    - « Bienheureux ceux qui pleurent », illustré par la prédication de Jean-Baptiste et les plaintes de Jérémie

__________________________________

     Références et sources : 

Archives départementales de l'Aube, registres 17 G 6 à 17 G 9 ; registre 136 J 27 

Les Vitraux de Champagne-Ardenne. Corpus vitrearum. Paris, CNRS, 1992
Danielle Minois, Le vitrail à Troyes : les chantiers et les hommes (1480-1560), Corpus Vitrearum- PUPS, 2005

samedi 16 septembre 2017

Le portail aux chardons - ou artichauts ?

Le portail nord de l'église Saint-Nicolas-au-Marché de Troyes


Troyes, Saint-Nicolas-au-Marché
portail nord

 En matière de portail, l’église Saint-Nicolas-au-Marché de Troyes est plutôt connue pour son portail sud, qui fit l’objet d’attentions particulières du fait qu’à l’ouest la muraille de la ville empêchait la réalisation de la traditionnelle porte monumentale sur parvis. Pour ce portail sud, datant des années 1551-1554, le maçon Jehan Faulchot exécute le projet qui aurait été réalisé par Dominique Florentin[1] ; le sculpteur François Gentil en réalisa le programme sculpté. Cependant aucune source ne peut confirmer ces attributions à Dominique Florentin. La tradition, sinon la légende, rapporte encore que lorsque François Girardon venait à Troyes, sa ville natale, il se faisait porter une chaise pour admirer longuement ce portail.


Troyes, Saint-Nicolas-au-Marché
Portail sud
  Les aménagements du futur jardin au nord de l’église Saint-Nicolas de Troyes et à l’ouest de l’ancienne Halle de la Bonneterie / Bourse du Travail, emplacement de l’ancien cimetière de la paroisse, vont permettre de redécouvrir la face nord de cette église et tout particulièrement son portail nord de style flamboyant, restauré en 2012-2013, et qui détache sa pierre rénovée du reste de l’édifice grisé par les années.

Troyes, Saint-Nicolas-au-Marché
Portail nord
  Dans la description de cette porte qu’il livre dans sa Statistique monumentale du département de l’Aube[2], Charles Fichot  ignore l’une des  particularités bien singulières de ce portail, y voyant dans les gorges des voussures des rinceaux de sarments et des ceps… Il est étonnant que ces particularités aient échappé à notre artiste et lauréat de l’Institut : ce qu’il a cru être sarments et ceps sont en fait des chardons, ou une plante dérivée du chardon, l’artichaut.  

    Les chardons - ou artichauts - se développent en rinceaux dans les gorges des voussures offrant leurs capitules en divers états de maturité, du bouton à l’inflorescence bien fleurie.

Troyes, Saint-Nicolas-au-Marché
portail nord
 Le chardon est une ornementation caractéristique de gothique flamboyant. Il semble n’avoir fait lobjet aucune étude particulière. Ses feuilles déchiquetées, comme celles du choux frisé, de la vigne ou encore du houx, sous une forme relativement stylisée, ornent dès le XIIIe et surtout le XIVe siècle les panneaux de meubles, les frises et les chapiteaux. Selon l’article "Flore" du Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, ils semblent répondre à une recherche des artistes d’une ornementation plus tourmentée et "Vers le commencement du XVe siècle, l’imitation des végétaux tombe absolument dans le réalisme. Les sculpteurs alors choisissent les feuillages les plus découpés, la Passiflore, les Chardons, les Épines, l’Armoise". Dans l’article "crochet" du Dictionnaire raisonné, les chardons apparaissent encore au XVe siècle sur les crochets rampants, particulièrement en Île-de-France. Nous pouvons retrouver une telle ornementation dans l'une des gorges du portail central de la façade ouest de la cathédrale de Troyes avec cependant des inflorescences plus petites - nous reviendront sur l'ornementation de ces portails dans une autre publication. C'est l'imagier Nicolas Halins qui se chargea du programme sculpté des portails, celui du centre consacré à la Passion du Christ et réalisé entre 1525 et 1528.

  Cependant, avec ses grosses têtes, nos chardons font penser ici, à Saint-Nicolas, à des artichauts. Selon l’article de la célèbre encyclopédie collaborative en ligne, l’artichaut serait originaire d'Afrique du Nord, d'Égypte ou d'Éthiopie, cité par les agronomes arabes et andalous du Moyen Âge. Ibn Al-'Awwâm en a décrit la culture et la reproduction par œilletonnage. Les Andalous auraient contribué à la culture de l’espèce consommable en sélectionnant des variétés à grosse tête. Sa culture serait mentionnée en Italie du Nord à partir du xve siècle et en 1532, on trouverait la première mention de l'artichaut en Avignon. L’artichaut devient au cours du XVIe siècle un légume prestigieux ; Catherine de Médicis en appréciait les fonds[3]. Cependant, faut-il admettre, comme le font les auteurs de cette notice en ligne, qu’elle fut l’introductrice de la plante en France depuis son Italie natale ?

  Quoiqu’il en soit ce portail, grâce aux registres des comptes de la fabrique de l’église Saint-Nicolas, peut être daté de 1535. L’église, détruite par le grand incendie de 1524, était alors un grand chantier de reconstruction. Les étapes de cette reconstruction nous sont bien connues[4]. Le chantier a été mené par tranches horizontales, comme pour la cathédrale et dans plusieurs autres chantiers de la ville et de la région depuis la seconde moitié du XVe siècle. Au cours d’une première phase, entre 1526 et 1535, furent élevées les chapelles latérales et les parties basses du chœur. Le portail nord marquait la fin de cette première phase. Il est assez similaire du portail sud de Saint-Nizier de Troyes, daté de 1531, et plus encore de ceux au sud de Saint-Parres-au-Tertre et de Pont-Sainte-Marie, avec des différences notables sur lesquelles nous reviendront, outre l'absence de  chardons ou d'artichauts sur ceux-ci.

Portail sud l'église de
Saint-Nizier de Troyes
Portail sud de l'église de
Pont-Sainte-Marie
     Portail sud de l'église de
    Saint-Parres-au-Tertre
  En cette année 1535, l’église de Saint-Nicolas connaissait alors une activité importante : on y installait les autels des chapelles Saint-Roch et Saint-Claude, et on achevait le maître-autel ; Jean Soudain posait la verrière de la chapelle de Toussaints ; on achevait le retable de la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette. 
  Le 15 mai, Yvon Sarrurier était rétribué pour avoir ferré la « porte de derrière » à  laquelle Lyé Gilles, maçon, « besoignait » encore le 23 mai. La semaine suivant la Pentecôte, c’est le maître maçon Henry Clément dit le Lorrain qui, avec les maçons ordinaires de l’église, travaillait à « lescamfiche » du « portail de derrière ». C’était la dernière mention concernant ce portail. Lyé Gille et Henry Clément travaillaient parallèlement au maître-autel de l’église, ce dernier en avait été le concepteur[5] ; l’imagier Genet Collet en avait sculpté le retable consacré à l’histoire de saint Nicolas et fut rétribué pour d’autres ouvrages, non précisés. S’agissait-il des  sculptures de ce portail ? Rien cependant ne permet de le confirmer.

Description

  Le portail est encadré de deux pilastres divisés en trois niveaux ; à la seconde division, du support de deux griffons naissent les deux branches d’un arc ogival. 

Le griffon à senestre du portail
Le griffon à dextre du portail
Le griffon à dextre du portail
  Au-dessus de celui-ci, un gable à contre-courbes, ornées de choux frisés, s’élève sur le champ du mur et se termine en flèche jusqu’à la corniche du bas-côté de l’église. À la rencontre des deux courbes deux griffons semblent veiller, menaçants et grimaçants. 


  Huit arcatures étroites et trilobées rythment la surface du mur sur laquelle se déploie le gable ; nous retrouvons ce dispositif à Pont-Sainte-Marie et à Saint-Parres-au-Tertre, mais avec cependant pour ces deux portails six arcatures. Si à Saint-Nicolas la flèche du gable se termine à la corniche qui marque la limite des arcatures trilobées, à Saint-Parres-au-Tertre et à Pont-Sainte-Marie, elle la dépasse largement, se prolongeant dans le pignon du mur. 




  Dans le tympan une fenêtre en plein cintre éclaire le transept de l'église ; arcatures trilobées et rinceaux aux chardons ou artichauts dans lesquels se mêlent des griffons et autres animaux sortis du bestiaire fantastique soulignent cette fenêtre. Le dais flamboyant, à la pointe de cette arcade ogivale, couronnait une statue aujourd’hui disparue et dont la base se voit encore au-dessus du linteau de la porte. À Saint-Nizier de Troyes, Saint-Parres-au-Tertre et Pont-Sainte-Marie, la fenêtre de type gothique flamboyant occupe tout l'espace du tympan. Devant celle de Saint-Nizier de Troyes, tout comme celle de Saint-Nicolas, se dressait une statue ; il en subsiste la niche avec son socle et son dais.




     
  Le linteau de la baie de la porte d’entrée se dessine en arc surbaissé, ou en anse de panier, avec une gorge profonde dans laquelle se développent des rinceaux de chardons ou d’artichauts, un griffon à leur point de départ, tout comme sur la façade ouest de la cathédrale de Troyes. Dessus le linteau de la porte, qui est très saillant, des lignes se contournent en accolade pour supporter la console destinée à porter une statue aujourd’hui disparue.





  De chaque coté de la porte, les jambages s’élèvent au-dessus du linteau ; la saillie circulaire, richement et finement ornée, était destinée à porter deux autres statues de part et d'autre de la porte, aussi disparues ; nous retrouvons des supports de statue similaire sur la façade ouest de la cathédrale de Troyes.



  Quelle signification donner à ces chardons ou artichauts, qui plus est mêlés de griffons ?

 Les artichauts apparaissent dans la peinture à la Renaissance. Ils accompagnent d'autres légumes et aliments, et au même titre que ceux-ci ils ont une signification ambivalente : ils représentent à la fois abondance et richesse, apportant aux natures mortes une touche exotique, et le caractère éphémère de la vie. Une vanité parmi les vanités qui rappelle que tout fini par se flétrir, pourrir, la vie sur Terre n'étant qu'un moment éphémère de notre existence. 
  Et que penser encore de cet artichaut érigé sur la poitrine de lEstate de Giusseppe Arcimboldo ?

Giusseppe Arcimboldo, Estate
Paris, musée du Louvre
  Alors, sur ce portail, 
quelle signification donner à ces chardons ou artichauts ?




[1] Galletti, Sara, « L’architecture de Domenico del Barbiere : Troyes, 1548-1552 », Revue de l’Art, n° 136, 2002, p.37-54. Sur : Dominique Florentin 
[2] Tome quatrième, Troyes, ses monuments civils et religieux, pp. 457-459.
[3] Florent Quellier, « Mets et festins aristocratiques en France à la Renaissance », Festins de la Renaissance. Cuisine et trésor de la table, sous la direction de Élisabeth Latrémolière et Florent Quellier, 2012, Somogy / Château Royal de Blois, pp. 29-30.
[4] Sara Galletti, « Projet et chantier à la Renaissance : l’église Saint-Nicolas de Troyes (1524-1608) », intervention lors du colloque « Art et artistes à Troyes et en Champagne méridionale – fin XVe – XVIe siècle » organisé par le Centre troyen de recherches et d’études Pierre et Nicolas Pithou (19 mai 2005) et publiée en ligne : https://fds.duke.edu/db/attachment/1107.
[5] Voir Jacky Provence, « Les potentialités artistiques d’une ville au service de l’Art éphémère : les entrées royales à Troyes », Art et artistes à Troyes et en Champagne méridionale (fin XVe - XVIe siècle), Troyes, Centre troyen de recherche et d’études pierre et Nicolas Pithou, 2015, pp. 114-123.